Un peu d'heraldique

 

L'origine des armoiries est avant tout chevaleresque et c'est vraisemblablement au XIIème siècle que les premiers écus "héraldiques" sont apparus aux mains de nobles seigneurs mais il est évident que bien avant cette naissance on trouvait sur les boucliers des guerriers ou chevaliers ces figures originelles qui remontent à l'aube des temps. Chez les Grecs et chez les Romains on retrouve de ces représentations allégoriques d'animaux, de figures géométriques qui, bien que nous en ayons perdu la signification semblent aussi être régies par des lois de même nature quel'héraldique. De plus, il est vrai que le Blason a des origines orientales : ainsi l'Azur qui désigne le bleu est en fait dérivé du nom arabe de cette couleur.

Personnel à l'origine, le blason représente les caractéristiques les plus hautes et les qualités spirituelles les plus nobles du chevalier. Cette représentation est alors éminemment symbolique : Le lion (emblème de saint Marc) symbolise la force; l'aigle (emblème de saint Jean) représente une certaine altérité, l'intellectualité et la spiritualité; etc. La loi héraldique voulait que l'aîné soit le porteur des armes pleines (non modifiées) il devait d'ailleurs être parfaitement digne de ce privilège. Le blason étant transmis de père en fils, on pouvait aussi ajouter à ses propres armes celle d'une terre dont on devenait l'acquéreur, où même simplement d'une terre à laquelle on prétendait. On voit apparaître alors des combinaisons de plusieurs armes dans un même écu, tels que les écartelés (armes d'Espagne ou d'Angleterre). Les rois d'Angleterre prétendant être rois de France, ont longtemps écartelé leurs armes avec celles de la France - et ce jusqu'en 1801. A la fin du XVIIème siècle, prétentions, possessions, terres et dignités aidant, le blason pouvait s'agrandir au point de devenir une véritable mosaïque de quinze, vingt, trente ou cinquante parties.

D'abord réservé aux chevaliers, puis aux évêques ou abbés de grandes familles, le port du blason, témoin de la vraie noblesse (les qualités cultivées de génération en génération) fut reconnu aussi aux très grands bourgeois comme Jacques Coeur, ou aux grands artisans devenus maîtres en leur art. À partir du XIIIème siècle, cette pratique s'étend à l'ensemble de la société, jusqu'aux maîtres-laboureurs, aristocrates de la paysannerie, qui participaient eux aussi, à travers les qualités propres à leur métier, à cette Noblesse de coeur qui fit la gloire de toutes les classes de la société traditionnelle médiévale. La noblesse se retrouve, en effet, dans toutes les classes de la société - elle détermine la véritable Élite. Le travail sur les authentiques qualités spirituelles engendra cette sorte de «noblesse universelle » qui vivifiait la société tout entière. Faut- il rappeler que le beau nom de Français vient de franc (libre) et que la liberté est une des qualités majeures de la vraie Noblesse?

Le blason a dégénéré dans son graphisme du Moyen Age au XVIIIème siècle. On passa ainsi peu à peu du lion superbe et flamboyant à une espèce de "caniche" qui n'avait hélas plus rien à voir avec la noble science et avec l'art traditionnel. À la fin du XVIIIème siècle, dans la mentalité collective, le blason n'était plus qu'un signe nobiliaire purement décoratif et ce sont les Trois Ordres réunis qui, en 1789, à la demande du Duc de Montmorency, décidèrent de l'abolition des armoiries, au même titre que tous les autres "privilèges" et marques de distinction. Il s'en suivit un "massacre" héraldique d'une virulence inouïe: les parchemins furent jetés au feu et les armoiries grattées ou martelées sur tous les objets ou monuments, de la petite cuillère au fronton de château... Napoléon ne devait plus tard relever l'usage des armoiries qu'au bénéfice de la seule noblesse d'Empire: et telle est l'origine d'un préjugé durable qui assimilait le blason et le port des armes à l'aristocratie de sang.

 

En fait l'usage des armoiries est aujourd'hui entièrement libre et tout homme de qualité peut rechercher ou créer son blason. Pour retrouver avec une certitude absolue les armoiries de ses ancêtres il faudrait établir une généalogie familiale complète. Mais un tel travail, s'appuyant sur un dépouillement systématique des registres paroissiaux et de l'état civil, peut s'avérer fort coûteux et surtout très long. Il est souvent nécessaire d'envisager de nombreuses années de recherches et tout le monde n'a pas ni le goût et ni le loisir de mener jusqu'à son terme ce travail de bénédictin.

Les recherches purement héraldiques consistent à effectuer de patientes investigations dans les armoriaux. Ces recueils de blasons familiaux aux références généalogiques par trop succinctes, constituent un outil précieux pour tous les "quêteurs d'armoiries". Les bibliothèques publiques possèdent souvent les "grands classiques" en ce domaine: L'Armorial Général Européen de J.B. Rietstap (La Haye 1884) et ses suppléments par Rolland (en tout 14 volumes), le Grand Armorial de France de Jougla de Morenas (7 volumes), les ouvrages reproduisant certaines généralités de l'Armorial Général de d'Hozier (1696)...
A partir du patronyme de la famille, de son origine géographique et de quelques éléments de généalogie ou d'histoire familiale ( fonctions ou métiers traditionnels) il est possible d'aller à la recherche de vos armoiries à travers les milliers de pages de quelque bonne bibliothèque héraldique. Cependant les pièges se dresseront nombreux et parfois pernicieux sur votre chemin. Il faudra éviter par exemple les chausse-trappes de l'homonymie (plusieurs familles portant le même nom mais sans rapports généalogiques réels entre elles) ou les inévitables et exaspérantes variations orthographiques. A vrai dire seules une solide expérience et une bonne connaissance des règles de l'étymologie peuvent vous permettre de venir à bout de ce genre de difficultés.

On ne peut s'attribuer les armes pleines (sans modifications) d'une famille dont on ne serait pas un descendant direct ou même mieux l'aîné porteur du nom. Il ne suffit pas, en effet, de retrouver un blason Durand en France, Smith en Angleterre ou Gonzalez en Espagne et de se l'attribuer sans autre forme de procès... Car c'est bien à des poursuites judiciaires que l'on peut s'exposer. Certes, les procédures pour usurpation de blason sont peu fréquentes, mais le droit en la matière est bien établi: les armoiries, comme le patronyme sont la propriété expresse d'une famille donnée et nul ne peut se les approprier sans prouver de façon certaine l'antériorité de leur possession.
Il convient donc, afin d'éviter de fâcheux "doublons" (plusieurs personnes portant le même blason) d'introduire, une fois les armes retrouvées, des modifications de détail dans la composition (changement d'une ou plusieurs couleurs - si possible rares comme le pourpre ou le sinople -, ajout d'une pièce honorable ou de quelque meuble rappelant les traditions familiales).
Cette démarche absolument traditionnelle appelée "brisure" consistait pour les cadets à modifier systématiquement les armes de l'aîné porteur du nom; elle ne peut cependant s'appliquer que lorsque l'on possède une présomption suffisante quant à son lien de parenté possible avec la famille qui porta la première ces armoiries. Ainsi, M. Trémouille évitera-t-il de s'attribuer, avec seulement quelques modifications minimes, les armoiries des Ducs de La Trémoille...

 

Lorsque les recherches héraldiques s'avèrent infructueuses, ou lorsque elles aboutissent mais que l'on ne "se reconnaît" pas dans un blason "historique", on peut procéder à une création d'armoiries. On en distingue de deux sortes: les armes parlantes et les créations pures.
Les armes parlantes, appelées en anglais canting arms (armes "chantantes"), transcrivent en mode héraldique la signification étymol ogique du patronyme: les Lefebvre ou Lefièvre pourront ainsi porter fers à cheval ou enclumes, les Bosc un chêne ses feuilles ou ses fruits, les Borie une ferme ou un pigeonnier, etc.... Ces armes parlantes peuvent prendre aussi parfois l'allure d'un jeu de mot à la fois phonétique et symbolique, cependant il ne faut pas abuser de cette méthode qui peut dans certains cas, confiner au ridicule. Il doit exister un lien réel entre l'harmonie générale de la composition héraldique et la signification la plus profonde et, pourrait-on dire, "totémique" du nom. Une solide connaissance des principes de l'étymologie ou le recours à un spécialiste paraissent souvent indispensable.
La création pure et simple d'un blason est tout à fait légitime: l'héraldique étant une science vivante, il est parfaitement normal que de nouvelles armoiries voient le jour. Il convient là aussi de rester vigilant quant aux fautes, non seulement contre les lois du Blason, mais aussi contre les règles du bon goût. On évitera ainsi sans hésitation les meubles "modernes", c'est-à-dire tous les objets ou signes issus de la Modernité: les automobiles, les aéroplanes, les paquebots et autres parachutes... L'Aviation peut être représentée par des ailes, la Marine par une nef, une ancre ou un gouvernail, etc. Il existe toujours un meuble traditionnel pouvant représenter une réalité contemporaine.

Concernant les lois et usages de l'héraldique qu'il est indispensable de connaître avant d'envisager de créer ses propres armoiries on se reportera à un bon manuel du Blason.
Les armoiries ne sont pas de simples rébus, synthétisant l'état présent des passions et distractions d'une personne ou d'une famille, leur but ultime est bien plutôt de symboliser des réalités plus profondes. Les personnes qui éprouvent le besoin de porter un blason sont d'ailleurs elles-mêmes, et presque de par ce simple désir, en-dehors et au-delà des remous de la modernité. Elles sont d'ailleurs peu nombreuses par rapport à la masse, comme la qualité l'est par rapport à la quantité. L'héraldique peut ainsi devenir une sorte de mode de ralliement et de résistance contre une modernité massificatrice.

 

ORIGINE, HISTOIRE et RÈGLES DU BLASON. On ne se doute guère aujourd'hui que peu de questions aient été plus agitées que celle de l'origine des armoiries et que les livres écrits sur cette matière formeraient une bibliothèque assez considérable. Ces livres divers sont remplis de systèmes, tous échafaudés à grand renfort d'érudition, tous appuyés sur des textes décisifs et accablants pour les adversaires. Les poètes, les philosophes, les historiens, les livres sacrés et profanes ont été fouillés en tous sens, et il n'est pas un vers, pas une ligne parlant de casque, de cimier, de bouclier, d'étendard, de signe, d'emblème, de figures allégoriques ou même hiéroglyphiques, qui n'ait été cité, allégué, torturé, pour établir ou renverser une opinion. On peut croire, d'après cela, que le nombre de ces opinions n'est pas médiocre, et l'on en compte bien une vingtaine. Rien n'a pu arrêter les fabricateurs d'origines, et l'un d'eux, Favyn, est allé, dans son Théâtre d'honneur et de chevalerie, jusqu'à faire les armoiries aussi anciennes que le monde ; il en donne de différentes à Caïn et à Abel. Un autre, Segoing, en attribue l'invention aux fils de Noé. Tous deux, il est vrai, n'apportent pas grand texte à l'appui de leurs opinions, et l'induction surtout semble les avoir conduits à ce beau résultat ; mais voici venir Bara, qui s'appuie sur un passage de Diodore de Sicile pour faire aux Égyptiens l'honneur de cette invention. D'autres vont suivre, qui citeront le second chapitre du livre des Nombres pour en gratifier les Hébreux, et l'on aura les armes des douze fils de Jacob, de Josué et de David, d'Esther et de Judith. D'autres, et le P. Petra-Sancta est du nombre, en fixent l'origine au temps des Assyriens, dont les armes étaient une colombe, et il cite là-dessus non seulement les chap. 25, 46 et 50 de Jérémie, où il est parlé de cette colombe, mais encore ces deux vers de la 7e élégie du livre ier de Tibulle :

Quid referam ut volitet crebras intacta per urbes
Alba palestino sancta columba syro ?
(1)

Les temps héroïques de la Grèce n'ont pas été négligés, comme on le pense bien, et là les autorités abondaient et la mine était riche et familière aux écrivains des xvie et xviie siècles. Aussi était-ce par centaines qu'on alléguait les passages des historiens et des poètes qui semblent favoriser cette opinion : tout ce qu'Eschyle a écrit sur les boucliers des chefs combattant devant Thèbes, tout ce que Valérius Flaccus a dit des emblèmes portés par les Argonautes, tout ce qu'Homère et Virgile nous rapportent des figures peintes sur les boucliers, les casques et les cuirasses des guerriers grecs au siége de Troie, a été cité successivement ou à la fois.

Sicile le Héraut veut qu'Alexandre le Grand ait réglé les armoiries et l'usage du Blason et institué les hérauts d'armes.

Le P. Monet en fixe l'origine aux temps des empereurs romains, et allègue la Notice de l'Empire, où les boucliers des légions romaines sont décrits avec toutes leurs figures et toutes leurs couleurs.

Et l'on va ainsi descendant le cours des siècles et faisant naître l'usage des armoiries, les uns au milieu des débris de l'empire romain et de l'invasion barbare, d'autres avec Charlemagne, d'autres avec l'arrivée des Danois et des Normands en Angleterre, d'autres, et c'est l'opinion la plus commune, avec les croisades, la première bien entendu. Quelques-uns en attribuent l'invention à Frédéric Barberousse, et il en est enfin qui voient dans les factions des Guelfes et des Gibelins la source et l'origine des armoiries.

Le P. Ménestrier, qui a écrit un volume intéressant sur les origines des armoiries, a fort bien montré la fausseté de toutes ces opinions diverses, du moins en ce qu'elles ont d'absolu ; il a fort bien vu qu'on ne saurait conclure de tant de passages et d'autorités de toutes les époques autre chose sinon que, de temps immémorial, les guerriers ont employé, pour se distinguer dans les armées, des figures et des marques symboliques peintes sur les boucliers, les enseignes et les drapeaux. Mais tout cela, ajoute-t-il avec raison, ne prouve nullement que, dans ces époques reculées, ces marques symboliques aient jamais été des marques héréditaires de noblesse, ni composées de figures et de couleurs réglées et déterminées comme le Blason. Il a fort bien vu que les exemples tirés des poètes ne prouvent absolument rien pour les temps où ils placent la scène de leurs poèmes, parce qu'ils donnent toujours aux faits qu'ils racontent et aux personnages qu'ils font agir, la couleur du temps où ils vivent eux-mêmes, et souvent les rajeunissent ainsi de plusieurs siècles. Il renverse tous ces vains systèmes, et comme il ne rencontre avant le xe siècle, ni sur les sceaux, ni sur les tombeaux, ni sur les monnaies, de véritables armoiries ; comme, d'un autre côté, il en voit l'origine dans les tournois, dont il fixe l'établissement vers ce temps-là, il arrive à cette conclusion, que les armoiries remontent au xe siècle, et il apporte de son opinion une foule de preuves. Nous allons discuter les principales, sans oublier celles qu'on y a ajoutées depuis. À nos yeux, en effet, l'usage des armoiries, prenant ce mot dans le sens même où l'emploie le P. Ménestrier, n'est point aussi ancien qu'il le prétend, et l'on doit descendre jusqu'au commencement du xiiie siècle pour le trouver un peu généralement établi.

Les preuves qu'on apporte de l'existence des armoiries au xie siècle, avant même l'époque des croisades, prouvent trop ou trop peu ; si en effet on les admettait comme bonnes, nous ne verrions pas pourquoi on rejetterait une foule d'exemples de même nature et d'égale valeur qui se rencontrent dans les siècles antérieurs. Ces preuves, très peu nombreuses, et c'est là leur premier défaut, peuvent se diviser en deux espèces : preuves figurées ou tirées des monuments, et preuves fournies par les écrivains. Voyons d'abord les preuves tirées des monuments, comme étant, à coup sûr, les plus concluantes et les plus décisives.

Le plus ancien exemple cité par les partisans de l'antiquité des armoiries, est pris du tombeau du jeune Robert, fils de Richard ier, duc de Normandie, et mort en 996, sur lequel ils voient un lion en champ de gueules. Par malheur, ce n'est point là une armoirie dans le sens qu'on est convenu d'attacher à ce mot, mais bien un emblème personnel, comme on en rencontre un si grand nombre dans toute l'antiquité. Il suffit, pour s'en convaincre, de jeter les yeux sur la figure de ce tombeau, reproduit dans le iiie volume des Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, de voir ce lion placé sur la pierre tumulaire, au milieu même de l'inscription qu'il coupe en deux parties, et surtout de lire à l'entour, formant un cercle, ces paroles mêmes de l'Écriture : Ecce vicit leo de tribu Juda, radix David (2). Ces paroles prouvent jusqu'à l'évidence que ce n'est qu'un emblème, et quant au champ de gueules, il fallait être bien aveuglé par l'esprit de système, bien déterminé à trouver des preuves à tout prix, pour voir dans les lignes perpendiculaires qui chargent cette pierre du xe siècle les hachures qu'on est, il est vrai, convenu d'employer dans la gravure pour représenter les gueules, mais seulement aux premières années du xviie siècle, environ six cents ans plus tard ; six cents ans pendant lesquels on ne rencontre pas un seul monument qui porte trace de cet usage purement conventionnel. D'ailleurs quelles seraient ces armes ? La Normandie ne portait pas un lion ni même un léopard, mais bien deux léopards. Ce lion ne fut donc point dès lors héréditaire, non plus que le lion représenté sur le revers du sceau de Robert le Frison, comte de Flandre, et qui remonte à 1073. Le lion, devint, il est vrai, plus tard, les armoiries héréditaires du comté de Flandre ; mais comme un long intervalle s'écoule avant qu'on ne le retrouve sur les sceaux des comtes, comme il faut pour cela descendre un siècle entier, jusqu'en 1163, on ne saurait voir une preuve de l'hérédité des armoiries dans ce qui justement montre le contraire, et l'on ne doit y reconnaître qu'un emblème de force et de courage.

La croix de Toulouse, à cause de sa forme toute particulière, à cause surtout de sa transmission constante sur les sceaux des comtes de Toulouse, est, nous en convenons, une preuve qu'au xie siècle les armoiries étaient héréditaires dans la famille de Toulouse, mais dans cette famille-là seulement, et d'un exemple unique, peut-être, on ne saurait déduire une règle générale. Nous n'avons jamais pensé, comme les écrivains que nous combattons, que les armoiries fussent devenues héréditaires en quelque sorte tout d'un coup, mais au contraire qu'elles ne le devinrent que successivement, plus tôt dans une famille, plus tard dans une autre. Raymond de Saint-Gilles, ayant déjà avant la première croisade une croix pour emblème ou symbole de sa foi, la porta naturellement à cette expédition fameuse, et ses successeurs la conservèrent comme un souvenir de la gloire et de la piété de leur aïeul. Quant à la forme de cette croix qu'on désigne en Blason par les épithètes vidée, cléchée et pommettée, elle paraîtra moins étrange si l'on se rappelle que Du Cange la dit semblable à la croix que Constantin éleva dans Constantinople en mémoire de celle qu'il avait vue au ciel lorsqu'il combattit Maxence.

La quatrième preuve, alléguée en faveur de l'hérédité des armoiries, va nous fournir l'occasion de montrer que, bien loin que cette hérédité fût établie à la fin du xie siècle, l'usage même des armoiries personnelles, des symboles et des emblèmes ne l'était pas encore généralement. Qu'on examine en effet les nombreuses figures qui chargent la tapisserie de Bayeux, qu'on parcoure cette longue suite de guerriers, en costume de combat ou de cérémonie, qu'on s'attache surtout à ceux en très grand nombre qui portent des boucliers, et l'on verra que les figures qui chargent non pas tous, mais une partie de ces boucliers, sont en général si simples, qu'on pourrait facilement les prendre pour des têtes de clous, attachant et renforçant la doublure du boucher. On remarque, il est vrai, sur deux d'entre eux des espèces de feuillages, et quelques autres portent des croix et monstres ; mais rien ne montre que ces rares figures fussent héréditaires, et elles seraient aussi nombreuses qu'elles le sont peu, qu'elles ne prouveraient pas davantage. Il est d'ailleurs un autre monument, du milieu du xiie siècle, par conséquent de plusieurs années postérieur à la tapisserie de Bayeux exécutée vers 1100, et dont se sont bien gardés de parler les défenseurs de l'antiquité des armoiries : ce sont les vitraux placés par ordre de Suger autour du chevet de Saint-Denis. Ils représentaient la première croisade, et, chargés de guerriers portant leurs boucliers, ils offraient encore beaucoup moins de figures héraldiques que la tapisserie de Bayeux. Ces vitraux n'existent plus. Ils ont été détruits à la révolution, mais le P. Montfaucon les avait reproduits dans ses Monuments de la monarchie française, et l'on peut s'y convaincre de ce que nous avançons. Ces figures sont très simples et très uniformes, partant en général du centre de l'écu, sur lequel elles semblent rayonner, et l'on ne reconnaît parmi elles presque aucune des représentations consacrées plus tard dans le Blason, ni pal, ni bande, ni fasce, ni sautoir, ni aucun des animaux ou des oiseaux héraldiques. Si, dès la première croisade, leur usage avait été aussi général et aussi répandu qu'on le prétend, comment expliquer leur absence presque complète dans cette longue suite de sujets guerriers ?

Nous ne parlerons pas du tombeau d'Hélie, comte du Maine, mort en 1109, et qu'on voyait dans l'église de la Couture du Mans, tenant un bouclier orné d'une croix fleurdelisée. Rien, en effet, ne sert à établir l'âge de ce monument, que Montfaucon lui-même regarde comme de beaucoup postérieur à la mort du comte. Telle est la valeur des preuves fournies par les monuments. Les textes offrent encore moins d'autorité, ils sont également très peu nombreux, et tous, un seul excepté, des allégations d'écrivains du xviie siècle, ne s'appuyant sur aucune autorité contemporaine des faits avancés et n'ayant pour garants que des traditions de familles. Ainsi les bénédictins diront bien (Gall. Chr., tom. v, col. 1036) que Regimbold, prévôt de l'abbaye de Mouri de 1027 à 1056, avait des armes paternelles et qu'on les voyait dans l'église de Mouri : « Gentilitia ipsius insignia... in area cerulea mortarium flavum exhibent. » (3)

Mais ils ne fourniront aucune preuve de ce qu'ils avancent, sans y attacher grande importance du reste. Ils diront encore (ibid., tom. vii, col. 595), qu'un sire de Goulaine ayant, en 1091, réconcilié les rois Guillaume le Roux d'Angleterre, et Philippe ier de France, par reconnaissance, ces deux princes lui donnèrent leurs propres armoiries, qu'il porta dès lors écartelées (4)  ; mais ils n'appuieront ce fait, bien extraordinaire en un temps où, d'après les bénédictins eux-mêmes, les deux rois n'avaient pas encore d'armoiries fixes, que sur deux vers d'Abailard, qui semblent à peine faire allusion à l'événement, et qu'eux-mêmes regardent comme douteux. Assurément ce sont là de ces fables dont on se plaisait, dans les derniers siècles, à entourer l'origine des grandes familles.

Le seul texte à peu près contemporain est tiré du moine de Marmoutiers. Cet historien, décrivant les cérémonies qui accompagnèrent la réception dans l'ordre de chevalerie du jeune Geoffroy, comte d'Anjou, père de Henri Plantagenet, qui fut roi d'Angleterre sous le nom de Henri ii, parle, en effet, de son bouclier chargé de lionceaux, et il dit  : Clypeus, leunculos aureos imaginarios habens, collo ejus suspenditur. (5)

Voilà bien les lions ou, si l'on veut, les léopards d'Angleterre ; mais rien, dans ce passage ni dans tout ce qui précède ou suit, n'indique que ces armoiries fussent alors héréditaires ; elles le devinrent, il est vrai, mais plus tard, et un assez long espace de temps s'écoule entre cette première apparition et le moment où l'on peut suivre avec quelque certitude leur transmission régulière. Il faut, en effet, descendre pour cela jusqu'à Richard Cœur de Lion. D'ailleurs, et nous ne saurions trop le répéter, parce que rien n'est plus vrai et rien ne semble avoir été plus méconnu, quelques faits rares et isolés, quand même ils seraient aussi bien établis qu'ils le sont mal, ne prouveraient nullement que les armoiries fussent généralement héréditaires au xie, ni même au xiie siècle. À cette dernière époque, toutefois, les tendances à l'hérédité, encore bien rares dans le précédent, vont se multipliant de plus en plus, et au xiiie siècle elles sont assez générales, les faits sont assez nombreux, pour qu'on puisse déclarer que les armoiries sont devenues héréditaires. Mais jusque-là cette hérédité, qu'avec tous les écrivains nous reconnaissons être le caractère particulier des armoiries, celui-là seul qui les distingue des symboles et des emblèmes personnels usités de tout temps, cette hérédité ne sera que l'exception et non la règle. Au xiiie siècle même, cette règle ne sera pas tellement établie et rigoureuse, qu'on n'y puisse rencontrer de nombreuses infractions qui, toujours décroissantes, subsistent cependant jusqu'à la fin du siècle et même au delà, ainsi qu'on en lit plusieurs exemples dans la Diplomatique des Bénédictins, t. iv ; ils citent, à la page 389, plusieurs exemples de variations survenues dans les armoiries d'un même personnage ; et un peu plus loin, ils donnent un extrait du second Cartulaire de Champagne appelé Liber Rubeus. C'est une charte de 1258, de Henri, fils de Thibaut, roi de Navarre et comte de Champagne, dans laquelle ce prince déclare qu'il s'est servi du sceau de son père, parce que, n'étant pas encore chevalier ou majeur, il n'avait pas de sceau qui lui fût propre. Que s'il arrive, ajoute-t-il, que je change de sceau, soit en recevant l'ordre de chevalerie, soit en faisant l'acquisition de quelque nouveau domaine, cum si postea, vel in nova militia, vel in requirendo dominio, sigillum mutare contingat (6), je promets d'apposer à la présente charte le sceau que j'aurai alors. Ce passage, dirons-nous avec D. Calmet (Hist. de la maison Duchâtelet, p. xxii de la Préface), démontre clairement combien les changements d'armoiries étaient fréquents, même dans les maisons souveraines, jusque vers la fin du xiiie siècle, puisque la nouvelle chevalerie et l'acquisition de quelques domaines considérables étaient des motifs ordinaires et suffisants pour en changer.

C'est donc pendant le règne de saint Louis que les armoiries sont définitivement entrées dans une voie nouvelle, celle de l'hérédité ; alors seulement la révolution s'est opérée, et un ordre de choses a été substitué à un autre ordre de choses ; auparavant la révolution se prépare, ensuite elle se continue et ce régularise. En dire le jour, l'heure et l'occasion précise, comme ont voulu le faire nos devanciers, nous semble tout à fait impossible.

Ce changement se réalisa comme tous les changements qui s'annoncent longtemps à l'avance, se glissent peu à peu dans les faits, d'abord par de rares et timides manifestations, avec le temps plus nombreuses et plus hardies, et finissent par tout envahir et tout soumettre à leur nouvel empire. Nous nous garderons bien surtout de chercher l'origine et la cause de cette révolution dans un fait unique, comme les tournois, les croisades, l'hérédité des fiefs ou celle des noms ; nous les acceptons tous, et tous réunis suffisent à peine pour nous expliquer comment les emblèmes et les symboles, employés par les guerriers sur leurs boucliers, leurs casques et leurs cottes d'armes, durant toute l'antiquité, après être demeurés plus de deux mille ans à l'état d'emblèmes personnels, sont, justement à une certaine époque et dans un espace de temps qui ne dépasse pas deux siècles, devenus héréditaires.

On s'explique mal comment l'esprit humain a pu rester plus de vingt siècles, pour ainsi dire, sur le seuil d'une révolution, sans le franchir tout à fait, et l'on trouverait, je crois, peu d'exemples d'un changement préparé avec tant de lenteur et d'hésitation et si subitement réalisé. Ce fait, assurément, méritait plus d'attention qu'on n'a cru devoir lui en accorder, surtout lorsqu'on trouve dans l'antiquité des exemples, rares, il est vrai, mais positifs, de la transmission héréditaire des emblèmes guerriers.

Dans Ovide, Égée reconnaît son fils Thésée en voyant les marques de sa race sur le pommeau de son épée :

Cum pater in capulo gladii cogat eburno Signa sui generis. Metam. 7. (7)

Au dixième livre de l'Enéide, Virgile dit de Cupavus :

Paucis comitate Cupavo,
Cujus olorinæ surgunt de vertice pennæ :
Crimen, Amor, vestrum, formæque insigne paterne.
(8)

Un des Corvius, dans Silius Italicus (liv. v), a le corbeau de ses ancêtres pour cimier :

Coruinus, Phoebea sedet cui casside fulua,
Ostentans ales proauitae insignia pugnae.
(9)

Ces citations ne prouvent rien pour les faits particuliers qu'elles expriment, ni surtout pour le temps où les poètes placent leurs personnages ; mais elles prouvent suffisamment qu'au siècle où écrivaient ces poètes, la transmission héréditaire des symboles et des emblèmes n'était point tout à fait inusitée.

Ces exemples particuliers, et quelques autres qu'on pourrait réunir encore, généralisés par certains écrivains, les ont conduits à reculer jusqu'à l'époque romaine l'établissement de l'hérédité des armoiries ; ils n'ont pas pris garde qu'un très petit nombre de faits isolés ne prouvent rien pour l'ensemble, et que sur tant d'arcs de triomphe, de tombeaux, de temples, de bas-reliefs et de monuments de toute sorte qui nous restent des Romains, on ne voit aucun vestige d'armoiries personnelles : preuve certaine que l'usage même de ces dernières était alors fort restreint, et surtout n'avait rien du caractère qu'elles acquirent par la suite. Les quelques figures qu'on rencontre sur deux ou trois boucliers de la colonne Trajane et de celle d'Antonin sont plutôt des marques de légion, comme on le voit dans la Notice de l'Empire, que des symboles personnels.

L'origine des armoiries est donc à la fois plus multiple et plus reculée qu'on ne l'a dit, et voir, avec le P. Ménestrier, cette origine dans les tournois, c'est assurément la chercher dans ce qui ne fut qu'une cause d'organisation régulière et définitive. Pour reconnaître et distinguer les personnages dans ces jeux guerriers, il n'était pas besoin d'armoiries héréditaires, de simples emblèmes personnels suffisaient parfaitement ; et le P. Ménestrier a été trompé par l'esprit de système, lorsqu'il a voulu prouver l'antiquité des armoiries par l'antiquité des tournois, et reculer ainsi le Blason jusqu'au xe siècle, parce qu'il rencontrait dès ce temps-là des exemples de tournois. Nous pensons qu'il en est des tournois comme des armoiries, qu'on ne saurait assigner au juste l'heure et le moment où ils se sont définitivement établis, que de tout temps à peu près les peuples belliqueux se sont exercés dans des jeux, images de la guerre et des combats, et que les tournois sont devenus ce qu'on les voit être au moyen-âge, progressivement et sous l'influence de mœurs et d'idées qui, elles-mêmes, se sont établies bien lentement dans le monde. Mais leur avènement spontané fût-il vrai, qu'on ne pourrait y trouver l'origine des armoiries.

Les preuves que le P. Ménestrier apporte de cette opinion sont bien faibles et presque puériles. Dire avec lui, et comme on l'a tant répété depuis, que les pals, les chevrons, les sautoirs, les pairles, les jumelles, les tierces, les frettes, les pièces bretessées sont des pièces des lices et barrières où se faisaient les tournois, et que par là elles sont entrées dans le Blason ; ajouter que les bandes et les fasces sont des écharpes qu'on y portait, et que les dames donnaient souvent aux chevaliers, c'est chercher dans les tournois seulement ce qui se trouvait partout, et vouloir donner un sens particulier et restreint à ce qui en avait un bien plus général, à ce qui souvent même n'en avait pas du tout. Les émaux, qu'il tire également des tournois, sont les mêmes qu'on employait dans les jeux du Cirque, les mêmes qu'on voyait sur les boucliers des légions impériales, et ils peuvent aussi bien et même mieux être venus sur les écus de là que des tournois. Ce sont, d'ailleurs, les couleurs les plus généralement répandues dans la nature, ce sont même les seules vraies couleurs, et il n'est pas surprenant qu'on les ait choisies. Quant aux timbres, lambrequins, bourrelets, tortils, supports et autres pièces accessoires, il est assez probable qu'elles ont pris leur origine dans les tournois, mais elles ne paraissent que plusieurs siècles après le dixième, et seulement lorsque le Blason et les tournois s'étaient développés et singularisés, et leur communauté d'existence avec les armoiries, à une époque déjà éloignée de la naissance de ces dernières, ne prouve nullement leur communauté d'origine.

Comme, un système une fois imaginé, on ne saurait s'arrêter en chemin, le P. Ménestrier, après avoir vu dans les tournois l'origine des couleurs, de toutes les pièces et de tous les ornements usités dans le Blason, en tire encore l'étymologie du mot Blason, qu'il fait venir de l'allemand blasen, et cela de la façon suivante :

« Blasen, dit-il (p. 67 de ses Origines des armoiries), est un mot allemand qui signifie sonner du cor ; et si l'on a donné ce nom à la description des armoiries, c'est qu'anciennement ceux qui se présentoient aux lices pour le tournoy sonnoient du cor quand ils approchoient, pour faire savoir leur venue. Les hérauts, après avoir reconnu s'ils étoient gentilshommes, sonnoient de leur trompe pour avertir les maréchaux et leurs aydes, et puis ils blasonnoient leurs armoiries. » Et pour prouver que les choses se passaient ainsi au xe siècle, le P. Ménestrier cite un passage du tournoi de Chauvency, qui est de 1285.

L'absurdité d'une pareille étymologie saute aux yeux tout d'abord, et lorsqu'on songe que le P. Ménestrier prouve tour à tour son système par son étymologie, et son étymologie par son système, on peut juger du degré de confiance qu'ils méritent l'un et l'autre. Pourquoi aller chercher dans la langue allemande une étymologie que nous fournit bien plus naturellement cette latinité inférieure et des bas temps, véritable fonds de la langue française ? Le Polyptique de l'abbé Irminon nous offre le mot blasus répété en divers endroits : et, dans le Glossaire particulier dont M. Guérard a enrichi cette publication, l'un des plus beaux monuments de l'érudition française au xixe siècle, le savant éditeur dit que blasus signifiait une arme de guerre. Comme, bien certainement, les figures héraldiques ont toujours été représentées de préférence sur les armes, on en sera venu à désigner l'ensemble de ces figures par le mot blaso, tiré de blasus, absolument comme aujourd'hui encore nous nous servons, dans le même sens, des termes armes et armoiries, et cela, par la même figure de langage bien fréquente chez tous les peuples. M. Guérard, il est vrai, incline à penser que le mot blasus signifiait une arme offensive, et non une arme défensive, comme un casque ou un bouclier ; mais si l'on considère que blath, racine probable de blasas, dans les langues germaniques, veut dire une feuille de métal, et qu'on a bien pu appeler ainsi la couverture de l'écu ordinairement en métal, il sera permis de croire que blasus désignait une arme d'une ou d'autre espèce. Nous ne prétendons pas cependant qu'on ne puisse donner du mot Blason une étymologie plus satisfaisante encore, nous avons voulu seulement mettre une solution nouvelle en présence de celle avancée, croyons-nous, sans aucune raison plausible, par le P. Ménestrier, et trop légèrement adoptée depuis près de deux siècles.

Si le P. Ménestrier nous semble s'être trompé, en cherchant l'origine des armoiries dans les tournois, nous ne contestons point pour cela l'influence de ces mêmes tournois sur leur développement et leur organisation régulière ; mais nous attribuons aux croisades une bien autre importance dans la révolution qui fit passer les armoiries de l'état d'emblèmes personnels à celui d'emblèmes héréditaires, transmissibles dans une même famille.

Ces immenses expéditions, où l'Europe se trouvait réunie s'élançant presque tout entière vers l'Asie, dans un désordre et dans un pêle-mêle tumultueux dont rien aujourd'hui ne saurait donner une idée, durent nécessairement beaucoup multiplier l'usage des emblèmes personnels ; chaque chef fut obligé de porter certaines marques distinctives qui pussent le faire reconnaître des siens dans la marche comme dans les combats. Et ici nous avons plus que des conjectures, nous avons des textes positifs. Albert d'Aix, chroniqueur contemporain de la première croisade et qui en a écrit l'histoire, dit (lib. iii, cap. 35) : Boemundus, Godelredus, Reymundus acies et signa bellica diversi coloris pulcherrima moderantur (10) ; voilà pour les étendards de diverses couleurs ; et, plus loin, au chapitre 36 du même livre, voici pour les boucliers : Ad Ipsos muros horribiles Antiochiæ, unanimiter in splendore clypeorurn coloris aurei, viridis, rubei, cujus que generis et in signis erectis auro distinctis. (11)

Le chroniqueur, comme on voit, ne parle que de boucliers de diverses couleurs et nullement de figures ; c'est que sans doute les figures étaient encore rares à cette première croisade, et elles ne devinrent fréquentes que dans celles qui suivirent, et nous voyons encore ici une preuve que les marques personnelles n'étaient point généralement usitées au xie siècle, et que les plus hauts seigneurs seuls en portaient. De retour dans leur patrie, ils conservaient religieusement pendant toute leur vie ces marques de leur gloire et de leur pieux enthousiasme. Les croisades sont au moyen-âge un fait si immense, leur retentissement fut si grand, elles s'emparèrent à tel point des esprits et des cœurs, toutes les gloires, toutes les illustrations, tous les souvenirs presque vinrent tellement se fondre et se résumer en elles, que les fils des croisés, jaloux de perpétuer dans leur famille le souvenir de l'illustration paternelle, conservèrent avec un pieux respect l'emblème qui avait flotté avec les bannières autour du Saint-Sépulcre. Ainsi se trouve expliquée cette multitude de croix qui chargent tant de blasons ; non pas cependant qu'on doive chercher dans les croisades l'origine de toutes les pièces des armoiries, comme l'ont fait quelques écrivains : ces origines furent très diverses, et il faut, pensons-nous, les voir un peu partout, dans les mœurs, dans les usages comme dans les idées et même les caprices du temps où le Blason se fixa et se généralisa tout à la fois. Beaucoup de ces figures, et même celles qu'on appelle proprement héraldiques, se trouvent sur les boucliers et les étendards des légions romaines décrits dans la Notice de l'empire ; il n'est donc point surprenant qu'elles se soient conservées sur les boucliers des soldats du moyen-âge. Tout concourut à augmenter le catalogue des figures héraldiques, et il faut citer ici le P. Ménestrier, disant, dans un ordre un peu confus, page 135 de ses Origines : « Les grands événements et les belles actions, la conformité avec le nom, les singularitez de certains pays, les inclinations à certaines choses, les emplois, les fonctions, les dignitez, la dévotion, la nature des fiefs que la noblesse a possedez, la conformité avec les armoiries du prince, les tournois, les pèlerinages, les habits, les devises, les factions, la chasse, la pesche, les bâtiments, les croisades, l'origine, les concessions des princes, les vestiges de l'antiquité, les sobriquets, les inventions nouvelles, la disposition des terres et des fiefs, leur situation et pareilles autres choses, sont les causes principales de cette diversité si bizarre des figures que nous voyons dans les armoiries. »

Il serait curieux de rechercher avec détail quelle a été l'influence de chacune de ces causes et d'autres encore, qu'on entrevoit. C'est là un travail intéressant et difficile, dans lequel le P. Ménestrier ne nous semble pas avoir toujours réussi, comme on peut en juger par ce qui précède, et que l'absence de documents suffisants nous force à remettre à un temps plus éloigné quoiqu'assez prochain ; pour le moment, nous nous contenterons d'exposer très succinctement les principes du Blason, afin de mettre le lecteur en état de saisir sans peine les détails beaucoup plus étendus qu'il rencontrera dans le corps du Dictionnaire.

Trois choses sont à considérer dans les armoiries : les émaux, l'écu ou champ, et les figures.

Les émaux comprennent : 1° les métaux, qui sont : or ou jaune et argent ou blanc ; 2° les couleurs, qui sont : gueules ou rouge, azur ou bleu, sinople ou vert, pourpre ou violet, sable ou noir ; 3° les fourrures ou pannes, qui sont hermine et vair, auxquelles on peut ajouter la contre-hermine et le contre-vair.

Dans la gravure on est convenu de représenter l'or par des points, l'argent par un fond uni et sans aucun trait ; le gueules par des traits perpendiculaires de haut en bas ; l'azur par des lignes horizontales d'un flanc de l'écu à l'autre ; le sinople par des lignes diagonales allant de droite à gauche ; le pourpre, aussi par des lignes diagonales, mais de gauche à droite ; enfin le sable par des lignes croisées.

L'hermine et la contre-hermine, le vair et le contre-vair se marquent par des traits propres aux émaux de ces fourrures. Le fond de l'hermine est d'argent avec des mouchetures de sable, et le vair est d'argent et d'azur.

L'écu s'appelle fond ou champ, il est simple ou composé. Le premier n'a qu'un seul émail sans divisions ; le second, au contraire, peut avoir plusieurs émaux et par conséquent plusieurs divisions ou partitions.

On compte quatre partitions principales dont se forment toutes les autres.

Le parti, qui se fait par un trait perpendiculaire du haut en bas et qui partage l'écu en deux parties égales ; le coupé, par un trait horizontal ; le tranché, par un trait diagonal de droite à gauche ; le taillé, par un trait diagonal de gauche à droite.

Le parti et le coupé forment l'écartelé, qui est quelquefois de quatre, de six, de huit, de dix, de douze et de seize quartiers et plus. Le tranché et le taillé donnent l'écartelé en sautoir. Enfin les quatre partitions primitives réunies donnent le gironné.

Comme les figures peuvent recevoir différentes positions dans l'écu, il est nécessaire, pour désigner avec exactitude ces positions, de bien connaître les noms qu'on est convenu de donner aux différentes parties de l'écu. La figure suivante va nous servir à rendre nos explications plus claires et plus sensibles :

 

A est le centre de l'écu ; B est le point du chef ; D le canton dextre du chef ; E le canton sénestre du chef ; F le flanc dextre ; G le flanc sénestre ; C la pointe ; H le canton dextre de la pointe ; I le canton sénestre.

Une figure seule occupe ordinairement le centre de l'écu A ; alors, on n'exprime pas sa situation. Une figure placée au point B est dite simplement en chef ; au point D elle est au canton dextre du chef ; au point F elle est au flanc dextre de l'écu et ainsi des autres. Deux, trois ou plusieurs figures disposées dans le sens des lettres D B E sont dites rangées en chef ; si elles sont comme F A G, elles sont en fasce ; dans l'ordre des lettres H C I, elles sont rangées en pointe ; disposées comme B A C, elles sont en pal ; comme D A I, en bande, comme E A H, en barre.

Si trois figures gardent l'ordre des lettres D E C, elles sont dites deux et une, et c'est la situation ordinaire de trois pièces en armoiries ; si elles étaient disposées comme les lettres H I B, elles seraient désignées par l'expression mal ordonnées.

Les pièces arrangées comme les lettres D E H I se disent posées deux et deux ; cinq figures placées dans l'ordre B A C F G sont en croix ; comme D  E A H I, elles sont en sautoir ; comme D E A C, elles sont en pairle ; enfin, les pièces qui suivraient l'arrangement des lettres D B E G I C H F seraient disposées en orle.

Une figure placée en A au milieu de plusieurs autres différentes par leur forme, serait en abîme ou au centre de l'écu.

Pour blasonner une armoirie lorsque le champ n'est chargé d'aucune figure, on doit dire : N porte d'argent plein ou de gueules plein, etc.

Quant aux fourrures, on dit simplement : N porte d'hermine ou de vair.

L'écu chargé de figures est simple, c'est-à-dire sans partitions, ou composé. Si l'écu est simple, il faut commencer par le champ, puis on vient aux figures principales, excepté le chef et la bordure, ajoutant si ces figures sont chargées ou accompagnées d'autres qui soient moindres. Il faut en exprimer le nombre, la situation, les émaux ; puis on vient au chef et à la bordure, qu'on n'énonce qu'en dernier, parce qu'ils ne font point véritablement partie du champ. Si cependant la pièce principale prenait sur le chef ou la bordure, ils feraient dans ce cas partie du champ, et il faudrait désigner ces parties avant la pièce principale. Ainsi l'on dira : Vendôme ancien, portait d'argent au chef de gueules à un lion d'azur, armé, lampassé et couronné d'or, brochant sur le tout.

Si l'écu est composé, l'on commence par les divisions, dont on énonce d'abord le nombre, disant, s'il s'en trouve plus de quatre : parti de tant, coupé de tant, ce qui donne tant de quartiers. Par exemple : fig. 1. Parti d'un, coupé de deux, ce qui donne six quartiers ; au premier de... au second de... au troisième de...

Fig. 2. Parti de trois coupé d'un, ce qui donne huit quartiers ; au premier de..., au second de...

Fig. 3. Parti de deux coupé de trois, ce qui donne douze quartiers ; au premier de... au second de...

Les figures ou pièces ordinaires du Blason sont de trois sortes :

  • 1. les figures héraldiques ou propres ;
  • 2. les figures naturelles ;
  • 3. les figures artificielles.

Les figures héraldiques se sous-divisent en pièces honorables ou du premier ordre, et en pièces moins honorables ou du second ordre.

Les pièces honorables occupent d'ordinaire par leur largeur, lorsqu'elles sont seules, le tiers de l'écu, à l'exception du franc-quartier, du canton et du giron, qui n'en occupent que la quatrième partie. Ces pièces sont, le chef, la fasce, la champagne, le pal, la bande, la barre, la croix, le sautoir, le chevron, le franc-quartier, le canton, la pointe ou la pile, le giron, le pairle, la bordure, l'orle, le trescheur, l'écu en abîme et le gousset.

Les pièces moins honorables ou du second ordre sont : l'emanché, les points equipolés, l'échiquier ou l'échiqueté, les frettes ou le fretté, les losanges et le losangé, les fusées et le fuselé, les macles, les rustes, les besants, les tourteaux, les billettes. Voir ces différents termes dans le Dictionnaire.

Les figures naturelles usitées dans le Blason, peuvent se ranger sous cinq classes différentes :

  • 1. les figures humaines ;
  • 2. les animaux ;
  • 3. les plantes ;
  • 4. les astres et les météores ;
  • 5. les éléments.

Quant aux figures artificielles, on peut les réduire aux suivantes :

  • 1. les instruments de cérémonies sacrées ou profanes ;
  • 2. les vêtements et ustensiles de ménage ;
  • 3. les instruments de guerre, de chasse, de pêche et de navigation;
  • 4. les bâtiments, l'architecture civile et militaire et tout ce qui en dépend ;
  • 5. les instruments des arts et métiers.

La plupart de ces pièces, et particulièrement les pièces honorables, sont susceptibles de recevoir divers attributs, dont nous allons, d'après le P. Ménestrier, donner la définition, sous forme de dictionnaire.

d'après le Dictionnaire héraldique
Charles de Grandmaison - Paris, 1861

 

 

NOTES & TRADUCTIONS

1- Pourquoi raconterais-je comment la blanche colombe, sacrée aux yeux du palestinien de Syrie, traverse en volant les villes innombrables sans être inquiétée.
 2- Citation du Livre de l'Apocalypse V, 5  : Voici qu'a vaincu le lion de la tribu de Judas, le rejeton de David.
3- Les armoiries familiales de la [personne]  elle-même montrent un mortier doré sur fond bleu.
4- La famille de GOULAINE porte ses armes non pas écartelées mais parties.
5- Le bouclier, qui a deux lionceaux dorés figurés (dessus) pend à son cou.
6- puisque si ultérieurement il arrive que l'on change de sceau, soit à l'occasion d'un changement de régiment, soit en réclamant un domaine
7- alors que son père sur le paumeau d'ivoire de son glaive réunit les emblèmes de sa maison (= famille)
8- Cupavo, et ta petite troupe : des plumes de cygne surmontent ton casque, souvenir de votre crime, ô Amour, et de la métamorphose paternelle.
9- Corvinus avec qui siège Phoebé, oiseau qui montre à la ronde les marques du  combat de ses aïeux…
10- Boémond, Godelred, Raymond, conduisent les troupes et leurs étendards guerriers de toutes les couleurs.
11- Aux pieds de ces remparts hérissés d'Antioche, tous ensemble, dans la splendeur des boucliers de couleur or, verte, rouge, de chaque maison et au milieu des drapeaux dressés, remarquables parce qu'il sont faits d'or.

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